L'effet hijab

Par: François Doyon

Le 1er février est la Journée mondiale du hijab. Cette journée-là les non-musulmanes sont invitées à se voiler pendant quelques heures pour mieux comprendre ce que vivent musulmanes qui le portent.

Pour comprendre le vécu des femmes voilées, on ferait mieux de lire Simone de Beauvoir. Elle écrit : « La musulmane voilée et enfermée est encore aujourd'hui dans la plupart des couches de la société une sorte d'esclave. » (Le deuxième sexe, tome 1, Paris, Gallimard, 1949, p. 141.)

Le hijab désigne « tout voile placé devant un être ou un objet pour le soustraire à la vue ou l'isoler ». Il faut savoir qu'islamistes exceptés, tous et toutes admettent sans problème que le port du voile n'est pas une obligation coranique. Il suffit de savoir lire et de prendre le temps de lire : dans le saint Coran, le mot « hidjab » apparaît dans sept versets et aucun de ces versets n'affirme qu'il est obligatoire que la femme soit voilée, pour la simple raison que le mot « hidjab », dans la dictée d'Allah, n'est jamais un mot qui désigne le voile islamique que portent les femmes.

La tradition du port du voile est d'origine proche-orientale. Déjà mentionné dans la tablette A 40 des lois assyriennes du roi Teglat-Phalazart Ier (vers 1000 av JC), il est « obligation pour les filles pubères d'hommes libres et interdit pour les prostituées ». Dans le Code d'Hammourabi au XVIIIe siècle av. J.-C., la femme libre, contrairement à l'esclave, porte le voile sous peine de sanctions. Un texte assyrien en fait un signe distinctif entre femme honorable et prostituée. Dans la tradition iconographique chrétienne, la vierge Marie est toujours représentée avec un voile de couleur bleue alors que Madeleine, la prostituée, est pour sa part toujours représentée tête nue. Au cours de l'Antiquité grecque et romaine, le voile remplit la même fonction de distinction sociale : soustraire la femme honorable de regards concupiscents des hommes. Cela lui permet de rester pure, donc de préserver la valeur qu'elle revêt pour son époux ou son futur époux. Derrière tout cela, il y a bien évidemment l'idée que la femme est la propriété de l'homme, une chair à mari.

« Si donc une femme ne met pas le voile, alors, qu'elle se coupe les cheveux ! Mais si c'est une honte pour une femme d'avoir les cheveux coupés ou tondus, qu'elle mette un voile. L'homme, lui, ne doit pas se couvrir la tête, parce qu'il est l'image et le reflet de Dieu ; quant à la femme, elle est le reflet de l'homme. Ce n'est pas l'homme en effet qui a été tiré de la femme, mais la femme de l'homme ; et ce n'est pas l'homme, bien sûr, qui a été créé pour la femme, mais la femme pour l'homme. Voilà pourquoi la femme doit avoir sur la tête un signe de sujétion à cause des anges. » (1 Corinthiens, 11, 6-10.)

Saint Paul est très clair : le voile est un signe d'assujettissement. C'est l'ultime symbole de la ségrégation sexuelle. Ceux qui défendent le port du voile islamique en public font souvent valoir qu'un signe religieux peut revêtir plusieurs significations et qu'un État laïc et neutre n'a pas pour fonction d'interpréter les signes religieux pour en conclure que le sens que peut avoir un signe religieux ne donne pas à l'État le droit d'interdire les signes religieux.

Ce raisonnement est fortement marqué par l'individualisme: l'islam est peut-être traditionnellement homophobe et misogyne, mais l'individu qui porte un signe religieux ne veut pas nécessairement représenter l'homophobie et la misogynie en portant ce signe.

On ne peut ignorer la persistance du sens traditionnel du voile. Pour le philosophe allemand Hans-Georg Gadamer, le sens d'un signe appartient à la tradition et l'histoire : « [...] le symbole ne se réduit pas à l'arbitraire d'un choix ou d'une institution du signe, mais présuppose au contraire un lien entre le visible et l'invisible. » (Vérité et méthode, Seuil, 1996, p. 91.)

Bref, on ne peut pas faire abstraction du sens traditionnel des signes religieux. Le choix personnel d'un simple individu n'efface pas toute l'histoire d'un symbole.

Il est certes possible que le voile puisse revêtir plusieurs sens. On peut toujours accorder un sens subjectif et personnel à un symbole. Pour certaines, il n'est peut-être que le symbole d'une appartenance à une communauté. Mais si le sens des symboles religieux est polysémique, il faut admettre en même temps que parmi tous les sens qui peuvent émaner du voile, le sens misogyne traditionnel reste présent. Cette signification est là et nul ne peut le nier. J'ai donc raison d'y voir un symbole de ségrégation sexuelle même si ce n'est pas le sens que veut subjectivement y voir celle qui porte le voile. Gadamer dirait que le sens originel du voile se manifeste de lui-même, malgré la croyance subjective de celle qui le porte. La polysémie d'un symbole est indépendante de celui qui porte le symbole. Les différents sens du voile peuvent coexister, ils ne se manifestent pas à tous de la même façon, bien qu'ils soient tous réels. Les sens sont tous là en même temps, mais n'apparaissent pas à tous de la même façon. Pourrais-je porter un svastika indien en public en clamant que c'est pour moi un symbole de spiritualité ? Bien sûr que non. On voit bien avec cet exemple qu'il est absurde de couper le symbole de son l'histoire.

Le sens d'un signe ne vient pas nécessairement de celui qui utilise le signe, la sémantique n'est pas quelque chose de purement subjectif. Le relativisme individualiste du sens des symboles est aussi inacceptable que la défense du droit de dire qu'un mot désigne le sens qu'un individu lui attribue de façon arbitraire.

Le hijab n'est pas sans effet. Il nuit à l'égalité homme-femme, tout comme un crucifix dans une école endoctrine. Une femme qui se voile, même librement, fait la promotion d'un instrument de ségrégation sexuelle, donc elle fait la promotion du sexisme. Quelle que soit la signification personnelle qu'on donne au voile islamique, la présence de nombreuses femmes voilées qui travaillent dans les CPE endoctrine passivement les enfants, en les habituant à trouver acceptable qu'une certaine conception de la pudeur puisse exiger la dissimilation du corps et du visage des femmes.