Les faits sociaux sont quand même des faits

Par: Annie-Ève Collin

Il est passablement commun d'opposer la réalité objective à la construction sociale, comme si ce qui est une construction sociale ne pouvait pas être en même temps une réalité objective. Cette opposition établie entre réalité objective et construction sociale sert souvent de prémisse à la conclusion que, puisque telle chose est une construction sociale, alors on ne peut avoir aucune attente envers les individus en fonction de cette chose, car elle n'existe pas vraiment ; elle est une invention et chaque être humain est libre d'inventer autre chose à la place. 


Le genre, par exemple, n'aurait pas de réalité objective parce qu'il est une construction sociale, ainsi chacun pourrait redéfinir son propre genre à sa manière personnelle à lui. Il arrive que l'on entende ou lise des raisonnements du même type en ce qui concerne le sens des symboles et des signes : ce sont les humains qui donnent un sens aux symboles, ce qui impliquerait que chaque humain est libre de donner le sens qu'il veut aux signes et aux symboles qu'il affiche. 

Dans ce billet, j'aimerais faire valoir, d'une part, que ce n'est pas parce qu'une réalité est le résultat d'une construction sociale qu'elle n'est pas une réalité, ni qu'elle ne peut pas fonder des normes - et de ce fait justifier certaines attentes envers les individus - et d'autre part que déconstruire les constructions sociales n'est pas en soi une bonne chose. Ça peut l'être pour certaines constructions sociales qui ont des effets nuisibles, cependant, l'être humain - qui, faut-il le rappeler, est un animal intrinsèquement social - a besoin de repères sociaux. 

Allons-y avec un exemple pas très controversé, et dont on espère qu'il ne le deviendra jamais : la signalisation routière. En vertu de quoi le vert signifie-t-il qu'on peut avancer, et le rouge, qu'on doit s'arrêter? De rien d'autre qu'une construction sociale. Cependant, ça demeure une réalité que si la lumière est rouge dans votre direction, alors elle est verte dans l'autre ; si elle est verte dans l'autre sens, les voitures avancent et il est donc vraisemblablement dangereux pour vous d'avancer parce que vous risquez de vous faire rentrer dedans par un véhicule. Si quelqu'un invoquait sa liberté d'interpréter les signes à sa façon pour justifier que selon lui, le rouge signifie qu'il peut avancer, il n'en demeurerait pas moins que les voitures qui circulent dans l'autre sens avancent au même moment. On peut considérer qu'objectivement, la lumière rouge signifie qu'on doit s'arrêter et attendre la lumière verte. C'est un fait social (le comportement des gens qui circulent en fonction des feux de circulation est un fait) qui va de pair avec une norme sociale : on doit s'arrêter à la lumière rouge et on doit avancer à la lumière verte.

Certaines normes sociales sont moins dangereuses à transgresser que d'autres. Les normes liées aux genres, par exemple, peuvent certainement être transgressées sans problème. Il n'y a pas de mal à ce qu'un homme porte des jupes, même si on a une norme qui dit que la jupe est pour les femmes. Il n'en demeure pas moins que cette norme va aussi de pair avec des faits : la jupe est objectivement un vêtement qu'on retrouve dans les rayons pour femmes dans les boutiques de vêtements. C'est un fait, tout comme le fait que la grande majorité des gens, dans les cultures occidentales, la perçoivent comme un vêtement de femme. 

Cela explique probablement d'ailleurs que bien des hommes qui portent des jupes, en portent précisément parce qu'ils veulent ressembler à une femme, soit parce qu'ils se déguisent en femme pour une fête costumée, parce qu'ils participent à un spectacle de drag queen, parce qu'ils sont travestis, ou encore parce qu'ils s'identifient comme une femme et que ça fait partie de leur "expression de genre*". Quant à l'homme qui aurait pour position : "Je porte une jupe parce que j'en ai envie, je n'essaie pas de ressembler à une femme.", grand bien lui fasse. Il demeure toutefois que les autres vont voir en lui un homme habillé comme une femme, et que lui-même le sait vraisemblablement très bien.

La jupe ne pourrait pas être utilisée par les hommes pour exprimer, sérieusement ou non, "je suis une femme" si elle n'était pas objectivement un vêtement pour femmes. La jupe est devenue, dans les cultures occidentales, un vêtement pour femmes en fonction de quelque chose qui dépasse chaque individu. Les faits sociaux ne sont pas sous le contrôle des individus, du moins pas de manière consciente. Ils sont le résultat d'interactions entre les êtres humains qui sont nombreuses et complexes, étalées sur de longues périodes ; personne ne décide des résultats de ces interactions. Les faits sociaux donnent lieu à des normes. Même quand on veut transgresser une norme sociale, on dépend de cette dernière, comme le montre l'exemple présenté au paragraphe précédent.

Revenons-en aux signes et aux symboles : sans une signification sociale, il n'y a ni signe ni symbole. C'est comme pour les mots : un ensemble de lettres ou de sons qui n'a pas de signification sociale, n'est pas un mot. Je peux décréter que "yamou" est un mot, mais si je ne suis pas en mesure d'en fournir une définition aux autres, ce n'est pas un mot. Si je fournis à d'autre une définition de yamou et qu'ils utilisent ce nouveau mot, ne serait-ce qu'en comprenant ce que je dis quand je l'utilise, alors la signification est déjà collective et non individuelle. 

Je peux toujours invoquer ma liberté de dire que pour moi "chaise" réfère à un récipient qui sert à boire dedans, mais si je suis invitée chez quelqu'un et que je lui demande une chaise, je vais obtenir un meuble muni d'un dossier, fait pour s'asseoir dessus. Non pas parce que c'est ce à quoi ce mot réfère pour lui, subjectivement, mais parce que c'est ce à quoi ce mot réfère, point. 

C'est pareil pour un symbole : je peux toujours dire que je porte la série de chiffres 666 pour dire que je suis fière d'avoir étudié en philosophie, mais ce n'est pas ce que les autres comprennent quand ils voient cette série de chiffres. Et ils ne comprennent pas cette série de chiffres selon leurs sentiments individuels : ils comprennent cette série de chiffres en fonction de ce qu'elle veut dire collectivement. 

Les mots, les signes et les symboles répondent à un besoin de notre espèce : c'est notamment grâce à ces moyens d'exprimer des concepts que nous arrivons à réguler nos sociétés, à communiquer. Si le langage et la symbolique varient d'un groupe humain à l'autre, ils se retrouvent dans toutes les cultures, ils font partie de la nature humaine. Comment pourrions-nous avoir un minimum de cohésion sociale sans constructions sociales? Les constructions sociales sont naturelles pour notre espèce et nous en dépendons tous.




*L'expression de genre est définie par le gouvernement du Québec comme la façon dont quelqu'un exprime son "identité de genre", notamment par son apparence et sa gestuelle. L'identité de genre, quant à elle, est définie comme le sentiment profond d'être une femme, un homme, les deux à la fois, ni l'un ni l'autre, etc. Ce concept illustre très bien la confusion que je dénonce dans ce billet : le genre n'est pas un sentiment et il n'est pas individuel. Le genre est social : la jupe n'est pas un vêtement de femme parce que l'individu qui la porte la ressent comme ça, mais parce qu'elle est socialement reconnue comme telle.



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