Charles Taylor est-il en conflit d’intérêts ?

Par: François Doyon

Anne-Marie Dussault, animatrice de l’émission 24/60 à Radio-Canada recevait la semaine dernière l’avocate Julie Latour, membre des Juristes pour la laïcité pour parler du projet de loi 21 sur la laïcité.

 

Lorsque Julie Latour a voulu soulever des doutes concernant l’impartialité de Charles Taylor en mentionnant le fait qu’il a reçu à titre personnel une bourse de 1,5 million de dollars US de la Templeton Foundation l’année même où il présidait la commission sur les accommodements raisonnables, Anne-Marie Dussault a dit « je vais vous arrêter », l’empêchant ainsi de parler de la Templeton Foundation.

 

Pourquoi avoir empêché Julie Latour de parler du lien entre Charles Taylor et la Templeton Foundation ?

 

De l’argent pour acheter des intellectuels ?

 

Chaque année, la Templeton Foundation offre une très grosse somme d’argent (elle varie chaque année pour être plus grande que celle offerte avec le prix Nobel), à « une personne vivante qui a contribué de façon exceptionnelle à affirmer la dimension spirituelle de la vie, que ce soit par des idées, des découvertes, ou des travaux pratiques ».

 

Créée en 1987 par un riche investisseur états-unien lié au fondamentalisme chrétien, la Templeton Foundation est dirigée depuis 1995 par le fils de son fondateur, John « Jack » Templeton Jr. Ce dernier et son épouse auraient donné 1,1 million de dollars de leur fortune privée pour financer le « oui » à la campagne sur la Proposition 8, qui portait sur l’interdiction du mariage homosexuel en Californie.

 

La Templeton Foundation finance des recherches « scientifiques » visant à créer des liens ente la science et la religion.

 

Charles Taylor n’est pas le seul intellectuel québécois financé par la Templeton Foundation.

 

Des chercheurs de l’Université de Montréal ont bénéficié de la bourse Templeton Research Lectures de 2002 à 2006.

 

Un symposium organisé par le Centre d’étude des religions dans le cadre des Conférences publiques Templeton s’est tenu à l’Université de Montréal les 17 et 18 mars 2005 et a mené à la publication d’un livre, intitulé Raisons d’être : le sens à l’épreuve de la science et de la religion, sous la direction de la théologienne et auteure d’un manuel d’ECR Solange Lefebvre. Le philosophe et auteur d’un manuel d’ECR Jean Grondin est l’auteur d’une des contributions de cet ouvrage.

 

Voici d’autres exemples de bourses et prix offerts par la John Templeton Foundation :

 

 Une subvention de 4,5 millions de dollars US pour « la recherche sur la nature et l’efficacité du pardon ».

 

 Une bourse de 10 000 $ US accordée à une école de théologie pour « miner le réductionnisme neurobiologique » dans la science du cerveau et l’étude du libre arbitre.

 

 Des bourses totalisant 2,2 millions de dollars US pour étudier l’efficacité de la modification de comportement dans la prévention du sida en Ouganda.

 

 2,4 millions de dollars pour tester expérimentalement l’idée que les prières pour les malades améliorent leur santé.

 

On en trouvera une liste plus longue dans l’article de David Rand, « Charles Taylor est-il compromis avec le Prix Templeton ? ».

Une fondation très controversée

Plusieurs scientifiques se sont élevés contre le financement des chercheurs universitaires par la Templeton FoundationPeter Woit, un physicien mathématicien à l’Université Columbia, a écrit ceci sur son blogue :

 

« Ils se consacrent sans ambiguïté à essayer d’imbriquer la science et la religion, et c’est mon principal problème à leur égard [...]. Je reste préoccupé face à l’importance pour la physique de cette source nouvelle et majeure de financement, hors d’échelle avec d’autres sources privées, et avec un programme qui me semble avoir une composante dangereuse pour elle. »

 

Dans Pour en finir avec Dieu, Dawkins relate son expérience d’un congrès financé par la Templeton Foundation :

 

« L’auditoire était constitué d’un petit nombre de journalistes scientifiques de Grande-Bretagne et d’Amérique triés sur le volet. Moi, j’étais l’athée de service parmi les dix-huit intervenants invités. Un des journalistes, John Horgan, a dit que chacun d’entre eux avait reçu, outre la prise en charge des frais, la coquette somme de 15 000 dollars pour assister à ce congrès. Cela m’a étonné. Dans ma longue expérience des conférences universitaires, je n’avais jamais vu que les participants (contrairement aux intervenants) aient jamais été payés pour être présents. Si je l’avais su, cela aurait aussitôt éveillé mes soupçons. Est-ce que Templeton employait son argent pour subordonner les journalistes scientifiques et corrompre leur intégrité scientifique ? »

D’après le journaliste scientifique John Horgan, au moins un scientifique a publiquement refusé l’argent de la Templeton Foundation. Il s’agit de Sean M. Carroll, un physicien de l’Université de Chicago, qui a poliment décliné une invitation à prendre la parole lors de ce congrès. Il a plus tard précisé que l’objectif de la John Templeton Foundation étant de brouiller la frontière entre la science et la religion en laissant croire que ces deux façons de concevoir la réalité sont compatibles, et il ne voulait pas que son nom soit associé à cette entreprise.

Horgan relève aussi qu’un employé de Templeton « […] disait que la réunion coûtait plus d’un million de dollars, et en retour la Fondation Templeton voulait [qu’on publie] des articles en rapport avec la science et la religion » et que « plusieurs scientifiques areligieux [lui] ont dit en privé qu’ils ne voulaient pas remettre en cause les croyances religieuses des intervenants de peur de les offenser ainsi que les hôtes de la Fondation Templeton ».

À la lumière de ces faits, on comprend aisément pourquoi Charles Taylor a renié si facilement sa signature sur le rapport qui porte son nom et on ne s’étonne pas du fait qu’il se retrouve sur le même panel que le cheikh Ali Sobeity, un imam controversé du Centre communautaire musulman de Montréal que la GRC avait à l’œil dans une enquête remontant au moins à 2009. Devons-nous croire Charles Taylor lorsqu’il dit ne pas connaître cet homme ?



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