Apologie du réalisme philosophique

Par: Annie-Ève Collin

Il est commun de faire une distinction nette entre croyance et connaissance. Selon ce point de vue assez commun, la croyance est un acte de foi, elle consiste à tenir quelque chose pour vrai sans aucune preuve, alors que la connaissance repose sur des preuves ; on n’a pas besoin de croire quelque chose que l’on sait. Il est également commun, pour ceux qui font une différence nette entre croyance et connaissance, d'adopter une attitude relativiste en ce qui concerne les croyances : puisque les croyances ne reposent pas sur des preuves, chacun serait libre d'avoir ses propres croyances. Cela s'appelle le relativisme : une position philosophique selon laquelle chacun a sa propre vérité ; il n'existe pas de vérité objective, de vérité unique, et toutes les positions se valent. Cette position s'accompagne souvent d'un corollaire sur le plan éthique : ce lui qui veut que le devoir de tolérance exige que l'on respecte les croyances des autres, que l'on s'abstienne de les remettre en question ou de les déplorer, comme si les croyances de quelqu'un ne regardaient que lui. Pour ma part, bien loin d'être relativiste, je m'identifie au contraire à la philosophie réaliste, une philosophie qui est à la base même de l'entreprise scientifique. Le réalisme philosophique consiste à poser qu'il existe une réalité objective, et que nous sommes capables d'en prendre partiellement connaissance. Bien que nous n'ayons accès qu'à nos perceptions de la réalité, et non à la réalité elle-même, nous sommes capables, si l'on suit une démarche rationnelle (notamment les critères de la science), d'accroître notre connaissance de la réalité. Cette connaissance demeure toujours imparfaite, mais elle peut s'améliorer.

Faire une différence nette entre connaissance et croyance, et le relativisme qui vient avec cette prétention, d’une part ne tient pas la route si on prend la peine d’examiner la question, et d’autre part a des conséquences néfastes aussi bien sur le domaine épistémique (celui des faits, la connaissance de la réalité) que sur le plan éthique et politique (celui des valeurs, des droits, des choix de société). En philosophie, on n’a à mon sens jamais trouvé, en dépit du "Problème de Gettier" (excellent texte par ailleurs), de meilleure définition du mot “connaissance” que “croyance vraie et justifiée” ; ainsi, s’il existe des croyances qui ne sont pas des connaissances, une connaissance, par contre, est forcément une croyance. De ce point de vue, il n’y a pas de distinction nette entre croyance et connaissance : la différence entre une croyance qui prend en même temps le titre de connaissance et une croyance qui n’a pas ce titre tient à la justification de la croyance. Autrement dit, cela dépend des prémisses qui mènent à la croyance concernée, de la démarche, des indices et des preuves. 

Qu’est-ce que croire? La définition la plus brève est sans doute celle-ci : tenir quelque chose pour vrai. Mais qu’est-ce qui est tenu pour vrai, exactement? Un énoncé, que l’on peut aussi appeler proposition, ou jugement. Voici un exemple qui servira à illustrer concrètement les idées que je défendrai dans les prochains paragraphes : je viens d’entendre quelque chose tomber dans la pièce voisine et je CROIS que l’un de mes chats a fait tomber quelque chose. Je tiens pour vrai l’énoncé suivant : “Un de mes chats a fait tomber quelque chose dans la pièce voisine.” Cette croyance repose sur une démarche – comme toutes les croyances, comme je l’expliquerai dans un prochain paragraphe. Voici mes prémisses : j’ai entendu un bruit ; ce bruit ressemblait au bruit que ça fait quand un objet tombe d’un meuble ; j’ai trois chats ; il est commun que les chats grimpent sur les meubles et éventuellement fassent tomber les objets qui sont dessus ; les objets inanimés ne peuvent pas se déplacer tout seuls ; selon le bruit, il s’agit d’un objet trop lourd pour être déplacé par un simple courant d’air ; il n’y a que moi et mes chats dans l’appartement. Une seule explication semble plausible pour le bruit que j’ai entendu : un de mes chats a fait tomber un objet dans la pièce voisine. Vous remarquerez que je n’ai pas VU que mon chat a fait tomber un objet, je l’infère à partir de prémisses. Une toute petite proportion des croyances que l’on adopte sont basées sur des observations directes.

La croyance prise comme exemple au paragraphe précédent repose sur une série d’indices, on pourrait toujours parler de preuves ; en anglais, il existe un meilleur terme, evidences, que j’utiliserai pour la suite de mon texte. Preuve, qui est synonyme de démonstration, se traduit en anglais par proof, alors que le mot indice peut se traduire par evidence ou par clue. Ceci dit, le mot evidence est plus fort que le mot clue. Ajoutons que, en dehors des mathématiques et de la logique formelle, il n’y a pas de preuves à proprement parler, c’est-à-dire pas de démonstration. En science, il y a justement des evidences. On a pourtant pris l’habitude de parler de preuves scientifiques, peut-être parce que le mot indice paraît trop faible étant donné le degré de certitude atteint par bon nombre d’hypothèses et théories scientifiques – en effet, le mot indice suggère plutôt le sens du mot clue que le sens du mot evidence. Il reste qu’il ne s’agit jamais de certitude absolue, celle-ci n’existe qu’en mathématiques et en logique formelle. En anglais, les scientifiques emploient le mot evidence et non le mot proof. Il en va de même pour le contexte des enquêtes policières et des tribunaux : en français, on parle de preuves, en anglais, d’evidences

Revenons à l’idée que les croyances sont des actes de foi, qu’elles ne reposent pour ainsi dire sur rien. Cela est faux, et affirmer cela révèle qu’on n’a pas pris le temps de penser à la façon dont l’humain adopte des croyances. Toutes les croyances reposent sur des evidences. Il existe des croyances mal fondées, des croyances insuffisamment fondées, par manque d’evidences, par erreur dans la démarche, par biais de confirmation, etc. mais il n’existe pas de croyance sans aucun fondement. Le simple ouï-dire est en soi une evidence. En lisant le paragraphe précédent, avez-vous cru que j’ai trois chats? Si vous l’avez cru simplement parce que vous l’aviez lu, vous avez adopté une croyance basée sur du ouï-dire. Prenez des exemples de croyances de votre choix, et pensez à la démarche par laquelle elles ont été adoptées, comme j’ai fait au paragraphe précédent, vous constaterez qu’il y a toujours une démarche, ne serait-ce que : “Untel me l’a dit et je n’ai pas de raison de douter de sa parole.”

Quand on parle de croyances, il est difficile de ne pas penser aux croyances religieuses, pour lesquelles il est particulièrement commun de dire qu’elles n’ont aucun fondement ET de dire que la tolérance commande de respecter celles des autres. Je suis un apostate du catholicisme et une anti-théiste de longue date, aussi je n’ai aucun problème à dire que les croyances religieuses sont MAL fondées, en fait je revendique le droit de le dire. Toutefois, aucune croyance n’est dénuée de tout fondement, pas même les croyances religieuses. Il y a déjà le simple ouï-dire : quand on grandit dans un environnement où les adultes nous disent que Dieu existe, que Jésus était son fils, etc. et qu’on devient chrétien, le fondement de nos croyances religieuses est le ouï-dire. Les gens qui adoptent une nouvelle religion une fois adultes ont aussi suivi une démarche avant d’adopter leurs nouvelles croyances : ils ont lu des livres, certains ont vécu des expériences particulières en méditant ou en priant, ils ont rencontré des gens qui les ont inspirés, etc. Si vous discutez avec des gens qui croient en Dieu, ils seront en mesure de vous donner une série de prémisses qui les mènent à la conclusion que Dieu existe, il existe même un grand nombre de livres où l’on cherche à prouver l’hypothèse de l’existence de Dieu. Si vous discutez avec des croyants d’une confession en particulier, plusieurs d’entre eux seront aussi capables de vous donner des prémisses qui justifient (de leur point de vue) leur conviction que leur religion dit la vérité.

J'ai écrit plus haut qu'une connaissance est forcément une croyance. Les connaissances n’existent pas par elles-mêmes, indépendamment de ce que nous, humains, tenons pour vrai ; la réalité, si, mais les connaissances, non, elles sont une production de l’esprit humain. Pour le dire autrement, il n’y a connaissance que dans la mesure où il y a des êtres humains pour connaître. Un énoncé vrai et appuyé sur des evidences solides, sur des prémisses vraies et sur un raisonnement valide, n’est pas pour autant connu de quelqu’un qui ne le tient pas pour vrai. Il existe un exemple particulièrement répandu pour illustrer cela : l’espèce humaine est un résultat de l’évolution par sélection naturelle. Ceci relève de la connaissance, les preuves de l’évolution sont légion. Je peux considérer que je SAIS que nous sommes un résultat de l’évolution, mais dans la mesure où, en plus qu’il y ait des preuves, je considère cet énoncé comme vrai. Beaucoup de gens considèrent cet énoncé comme faux, ils ne CROIENT PAS à l’évolution. Comment pourrait-on soutenir que quelqu’un qui ne croit pas que l’espèce humaine est un résultat de l’évolution par sélection naturelle, par ailleurs sait qu’elle l’est? Les preuves ont beau être là, l’individu qui ne croit pas n’en tire pas davantage de connaissances que de croyances.

Reprenons mon histoire de chats. Vous avez probablement cru par ouï-dire que j’ai trois chats. C’est une evidence. Il est facile d’aller chercher d’autres evidences pour justifier davantage cette croyance. Ceux qui suivent mon mur Facebook personnel depuis assez longtemps n’ont d’ailleurs pas eu besoin de se fier au ouï-dire, puisque je publie souvent des photos de mes chats et qu’ils ont pu voir qu’il y en a trois : un noir, un roux et un bengal. Peut-on considérer que ces personnes SAVENT que j’ai trois chats? La justification de leur croyance est-elle suffisante? Si on veut être vraiment pointilleux, n’importe qui pourrait publier des photos de chats sur Facebook en disant que ce sont les siens même si ce n’est pas vrai. Qu’en est-il de ceux qui sont déjà venus chez moi et qui ont vu mes trois chats de leurs yeux ? Il faudrait être vraiment TRÈS pointilleux pour dire que ces gens n’ont pas la certitude que j’ai trois chats, mais en fait, ils n’ont toujours pas de certitude absolue : je pourrais vouloir faire croire aux gens que j’ai trois chats au point d’emprunter des chats à des voisins quand je reçois des invités. Maintenant, on peut ajouter la prémisse, pour continuer de soutenir la conclusion que les trois chats sont à moi, qu’on voit mal ce qui motiverait quelqu’un à vouloir faire croire aux gens qu’elle a des chats alors qu’elle n’en a pas, mais est-ce là une démonstration que c’est théoriquement impossible? Non. Quoi qu’il en soit, on aurait selon moi raison de dire que ceux qui sont déjà venus chez moi savent que j’ai trois chats, et il me paraît raisonnable de dire la même chose pour ceux qui ont simplement vu les photos sur Facebook. En ce qui concerne ceux qui ont seulement lu le présent texte, il devient plus difficile de parler de connaissance, parce que le ouï-dire seul est bien pauvre, et qu’on voit ce qui aurait pu me motiver à inventer cette histoire de chats : elle me sert à illustrer les idées que je veux défendre dans le texte. On constate grâce à cet exemple banal que la différence entre ce que l’on croit et ce que l’on sait n’est pas nette, tout dépend de ce qui justifie que l’on tienne un énoncé pour vrai, et une justification suffisante dans un contexte pourrait être insuffisante dans un autre.

Cela complète mon argument pour affirmer que faire une distinction nette entre croyance et connaissance ne tient pas la route. Si je résume : d’abord, on ne peut pas savoir quelque chose qu’on ne croit pas, car pour connaître, il faut appréhender un énoncé et l’admettre comme vrai. Ensuite, il n’y a pas, d’un côté, des énoncés qu’on tient pour vrais sans aucune raison, et de l’autre, des énoncés prouvés ; les croyances reposent toutes sur des evidences, et celles-ci peuvent être plus ou moins probantes, et elles reposent aussi sur des raisonnements, et ceux-ci peuvent être plus ou moins valides. La science consiste à chercher et à analyser de façon collective et rigoureuse des evidences qui permettent de corriger des erreurs passées et d'acquérir une connaissance de plus en plus solide. Je me joins aux auteurs des Impostures intellectuelles, Sokal et Bricmont, pour considérer la science comme une systématisation de la rationalité ordinaire.

Tel que mentionné, cette prétention qu’il y a le domaine de la croyance et celui de la connaissance, que ce sont des domaines distincts, me paraît nuisible. La science évolue parce qu’on met les hypothèses à l’épreuve de l’expérience, qu’on les confronte à d’autres hypothèses ; c'est parce qu’on part du postulat qu’il y a moyen d’acquérir des connaissances sur les objets étudiés qu’on fait de la science. Le fait de prétendre que quelque chose ne peut PAS être objet de connaissance, c’est fermer la porte à toute démarche visant à se rapprocher de la vérité en ce qui concerne cette chose. Or si la connaissance est bel et bien possible, on en prive tout le monde en posant a priori qu'elle ne l'est pas. 

C’est notamment ce que l’on fait avec les croyances religieuses: on les classe dans le domaine de la croyance afin de couper court aux arguments de ceux qui cherchent à savoir si ces croyances sont plausibles (sans parler de si elles ont un impact négatif sur les individus et les communautés, je veux dire en plus de celui de les maintenir dans l'erreur et dans l'ignorance). On cherche à discréditer, à ridiculiser, voire à diaboliser les scientifiques et philosophes qui tentent de mettre en lumière les contradictions entre certains faits scientifiques et telle ou telle prétention de telle religion. On met ainsi des bâtons dans les roues au progrès dans certains domaines où la connaissance est bel et bien possible. Encore une fois, les gens religieux basent leurs croyances sur des démarches, et comme pour n’importe quelles autres croyances, on peut questionner leurs démarches, chercher à identifier des failles, confronter les diverses hypothèses, les diverses croyances. Beaucoup ont accepté sans trop y penser – ou simplement pour éviter de mal paraître – que les questions liées aux religions ne peuvent pas être résolues de façon rationnelle, et ça a pour effet que ceux qui se permettent d’essayer de le faire – avec un certain succès, il faut l’avouer, d’ailleurs, c’est vraisemblablement pour ça qu’ils sont aussi controversés – passent pour des gens arrogants. 

Il est même commun de faire de cet adage (celui qui stipule que les questions religieuses ne peuvent pas être résolues en ayant recours à la science, ni par l’argumentation) une condition nécessaire pour la liberté de religion, accusant du coup ceux qui ne l’acceptent pas d’être intolérants, voire d’être des intégristes opposés aux droits fondamentaux des autres. Il n’est pas question de nier le droit à la liberté de religion : le droit de croire quelque chose n’a jamais été tributaire de si on a des raisons valables de le croire. Il ne s’agit pas du domaine du droit, mais de celui de la connaissance. Ceci dit, des questions peuvent se poser dans le domaine du droit, sur le terrain éthique et politique, à partir du moment où les croyances orientent les façons d'agir, ce qui est pratiquement toujours le cas. En effet, les façons d'agir de quelqu'un ont un impact sur les autres, l'affirmation selon laquelle les croyances d'une personne ne concernent qu'elle-même est complètement erronée. Quoi qu'il en soit, la question de si une croyance est plausible doit être distinguée de si elle est nuisible pour les autres. Il ne faut pas interdire d'agir en fonction d'une croyance qui n'est guère plausible mais qui n'est pas significativement nuisible pour les autres.

Je n'admets donc ni le relativisme épistémique (que Sokal et Bricmont appellent relativisme cognitif), ni le relativisme éthique et politique. Pour le formuler autrement, je n'admets pas que chacun a sa propre vérité et que toutes les positions se valent en ce qui concerne la réalité, les faits. Je n'admets pas non plus que chacun a sa propre vérité et que toutes les positions se valent en ce qui concerne les valeurs, les choix individuels et de société que l'on devrait faire. Il y a des positions meilleures que d'autres en éthique et en philosophie politique (et à moins que vous soyez prêt à admettre que le national-socialisme de Hitler vaut n'importe quelle autre position en philosophie politique et que le code d'éthique du Ku Klux Klan vaut n'importe quel code d'éthique, vous n'admettez pas non plus le relativisme éthique et politique). J'adhère au réalisme cognitif ET au réalisme moral. 

Pour résumer : si on réfléchit quelques minutes à la façon dont on adopte des croyances et à la façon dont on en vient à acquérir des connaissances, on se rend compte que la prétention qu’il existe deux domaines bien distincts, celui de la croyance et celui de la connaissance, ne tient pas la route. Par ailleurs, ça a pour effet de nuire au progrès de la connaissance sur certaines questions parce qu’on a décrété qu’elles relevaient du domaine de la croyance, ainsi que de diaboliser des gens qui font un usage parfaitement légitime de la science et de la pensée rationnelle. Pour ces raisons, j’insiste pour m’opposer à à l’idée qu’il existe une distinction nette entre croyance et connaissance.